Entretien
Rita Venkatasawmy, Directrice du CEDEM
"Les mots ne servent à rien si l'action ne suit pas."
Il y a plus d'une vingtaine années naissait le Centre d'Education et de Développement pour les Enfants Mauriciens (CEDEM) du rêve et surtout du coeur de Rita Venkatasawmy. Elle voulait se consacrer aux enfants, plus particulièrement aux enfants en difficulté, et leur tendre cette main sans laquelle ils ne peuvent devenir des êtres à part entière dans ce monde qui va trop vite. Fort de son expérience, le CEDEM est un partenaire incontournable dans le monde de la petite enfance et dans le combat pour une société meilleure. Rencontre avec Rita Venkatasawmy, directrice du CEDEM et femme de coeur.
Quel est le regard que vous portez sur le projet que vous avez initié il y a plus d'une vingtaine d'années maintenant?
Un regard d'admiration. Il y a toutes ces années, personne ne croyait en notre projet. Il y a des commentaires qui résonnent encore en moi: "Quoi? Une jeune qui a terminé la HSC au QEC va travailler avec les enfants! Elle doit être folle!" Je n'ai pas porté attention aux remarques désobligeantes. J'ai foncé à l'époque sans ressources, sans soutien financier. Je ne voyais que l'enfant, l'enfant dans toute sa splendeur. Aujourd'hui, je ne regrette pas d'avoir démissionné de mon poste à la banque. Je ne regrette rien même si bien souvent le chemin que j'ai parcouru a été très difficile.
Avez-vous le sentiment d'avoir atteint les objectifs que vous vous étiez fixés?
Je n'ai aucun doute que nous avons pu atteindre les objectifs fixés. Nous étions jeunes à l'époque. Moi, j'avais vingt ans. Je rêvais d'une école où pauvres et riches se côtoiraient... de salles de classe spacieuses et d'enseignantes gentilles et dynamiques. Je rêvais également d'un bâtiment appartenant au CEDEM. Je ressens aujourd'hui une très grande joie.
Est-ce que le regard des autorités et des Mauriciens en général sur les enfants en difficulté a changé?
Oui. Mais il y a le regard positif et le regard négatif. Je suis contente que chez nous les Mauriciens, aujourd'hui, acceptent que les enfants en difficulté ont des droits et pas seulement des devoirs. Je suis également heureuse de constater qu'un nombre croissant d'enfants handicapés est scolarisé. Cependant, il faut faire ressortir que bon nombre de Mauriciens considèrent que des enfants en difficulté sont mal élevés et méritent d'être punis.
"Les enfants mauriciens ont l'opportunité de prendre un bon départ dans la vie."
Quel constat faites-vous justement de la situation des enfants aujourd'hui à Maurice?
Nos enfants vivent mieux. Notre taux de mortalité infantile a chuté considérablement pendant les dix dernières années. Notre système de santé assure la protection des bébés dès leur conception et c'est extraordinaire. Et pratiquement tous les jeunes enfants en âge préscolaire sont scolarisés.
Tout cela fait que les enfants mauriciens ont l'opportunité de prendre un bon départ dans la vie. Ce que je déplore néanmoins, c'est que nos enfants vivent dans une île Maurice très matérielle où ils n'apprennent plus à savourer les plaisirs simples de l'enfance, comme jouer à cache-cache, aux billes ou tout simplement courir dans les champs de canne.
"Il est impératif qu'on offre à tous les enfants la possibilité de se construire."
Dans un monde en mutation perpétuelle, qui va de plus en plus vite et où tout coûte de plus en plus cher, quelles sont les chances qui s'offrent à ces êtres en difficulté?
Partout dans le monde, l'humain court après l'argent et nous pouvons penser que les chances d'un enfant en difficulté de réussir dans ce monde-là sont minimes. Mais moi, je crois fermement que l'argent n'a jamais fait le bonheur de l'humain. Aussi, il est impératif qu'on offre à tous les enfants la possibilité de se construire, d'être solides et de les armer afin qu'ils puissent affronter ce dur combat qu'est la vie.
Quand un homme a l'esprit combatif, il a toutes les chances d'avoir une vie paisible même si ses conditions de vie sont modestes.
"Si nous persistons à ne transmettre que des connaissances académiques à nos enfants, ils deviendront tout simplement des adultes malheureux."
Avez-vous effectué déjà une évaluation de la situation, un état des lieux vous permettant de savoir à l'avance quels seront les besoins de ces enfants dans les années à venir? Si oui, quels sont-ils justement?
Vous savez, au CEDEM, à notre façon, nous sommes des "militants coltar", ce qui fait que nous sommes au contact direct de la pauvreté, des enfants abusés et des problèmes familiaux de la population en général. Je peux vous affirmer que dans les années qui viennent nous aurons un nombre croissant d'enfants abusés qui seront à leur tour abuseurs. Il y a quelque dizaine d'années, nous avions tiré la sonnette d'alarme concernant la violence à l'égard des enfants mais personne n'avait prêté attention à nos mises en garde.
Nous pensons également que les enfants mauriciens ont besoin d'apprendre à être créatifs. Pour l'instant, ils ne sont guère exposés aux activités créatrices. Si nous persistons à ne transmettre que des connaissances académiques à nos enfants, ils deviendront tout simplement des adultes malheureux. J'ai un peu simplifié ma réponse mais en disant ceci, je pense avoir dit l'essentiel.
"Beaucoup de parents des villages ont invité le CEDEM à travailler en zone rurale."
Quels seront à l'avenir les projets majeurs du CEDEM et ses différents champs d'intervention?
Continuer à offrir une formation de qualité à notre personnel. Nous mènerons des campagnes très agressives en faveur des enfants victimes d'abus sexuels. De plus, nous pensons ouvrir au moins une école spécialisée dans une région rurale. Beaucoup de parents des villages ont invité le CEDEM à travailler en zone rurale.
Nos différents champs d'intervention restent les mêmes : l'éducation des enfants aux besoins spéciaux; la réhabilitation des enfants victimes d'abus; le combat contre la pauvreté; et la formation des travailleurs sociaux.
"Je demande à Dieu de me donner une santé de fer afin que je puisse aider les enfants avec amour même si je vieillis."
Etes-vous animée de la même flamme et du même enthousiasme qui étaient les vôtres au moment de la fondation du CEDEM?
Vous savez, je suis une passionnée de l'éducation des enfants. Promouvoir les droits des enfants est un combat que je mènerai jusqu'à ma mort. Le CEDEM, c'est ma vie et je demande à Dieu de me donner une santé de fer afin que je puisse aider les enfants avec amour même si je vieillis.
Vous restez fidèle à votre devise : "Il n'y a pas de fraternité si elle n'est pas agissante"?
Oui, oui et oui ! Les mots ne servent à rien si l'action ne suit pas.